Les rayons visuels
Dans cette première partie, nous présentons plusieurs dessins qui illustrent le principe des rayons visuels. La méthode de construction d’Alberti ne sera abordée qu’au troisième article sur les lignes de profondeur.
Pour représenter l’espace visible, Alberti s’appuie sur un modèle géométrique de la vision : la pyramide visuelle et sa coupe par un plan. Nous parlerons ici de « section de la pyramide visuelle ».
Son traité De pictura a été achevé vers 1435, en latin et en italien. Il nous est parvenu sans figures ni planches intégrées à l’exposé : les dessins de ce site sont donc des reconstructions modernes, destinées à éclairer le propos.
Notre but, dans cette partie, est de construire l’image que verrait un observateur à travers une fenêtre. Les contours de cette image fourniront ensuite les premiers tracés du carrelage, que le peintre pourra reporter au crayon ou au fusain.
Voici d’abord le dessin d’ensemble.
La scène. Une personne que nous appellerons Rosa observe depuis la salle de gauche, matérialisée par des segments bleus et noirs. La salle de droite, avec ses segments noirs, abrite la scène : une surface carrelée posée au sol. Les carreaux n’apparaîtront que dans les figures suivantes. Pour l’instant, nous ne retenons que le contour de cette surface, un carré.
L’œil et la pyramide visuelle. Pour simplifier, Rosa regarde avec un seul œil, situé au point O (la vision réelle est binoculaire, mais cela n’intervient pas dans cette construction). Les quatre sommets du carré sont reliés au point O par des rayons visuels, de couleur verte. Ils délimitent la pyramide visuelle. Comme chez Alberti, sa base est la surface regardée, ici le carré, et son sommet est l’œil.
La fenêtre. Pour Alberti, le peintre commence par tracer sur la surface à peindre un rectangle à angles droits. Il le considère comme une fenêtre ouverte par laquelle il regarde ce qui sera peint. Ailleurs, il compare la surface peinte à un verre transparent que traverse la pyramide visuelle. C’est ce que représente notre grande baie vitrée de teinte beige et au contour brun, placée entre Rosa et la scène. Elle se trouve dans un plan qui coupe la pyramide. En langage moderne, ce plan est le plan du tableau du peintre ; pour aller plus vite, nous dirons simplement le tableau.
Baie vitrée, fenêtre, tableau, plan du tableau, plan de l’image : tous ces termes désignent un seul et même objet.
La coupe. Imaginons que la pyramide visuelle soit un objet en bois et que le tableau soit la scie d’un menuisier : la coupe fait apparaître un contour. Ses sommets sont les points où les rayons visuels traversent la baie vitrée. En les reliant, on obtient la section de la pyramide visuelle par le plan du tableau, c’est-à-dire l’image du carré sur la baie.
Voici une nouvelle figure où l’on peut voir cette section, ainsi que ses côtés.
Dans cette figure, les côtés transversaux, au sol, dans la salle de droite, représentés en bleu, correspondent à la largeur du carrelage, c’est-à-dire à un déplacement latéral de gauche à droite ou de droite à gauche par rapport à Rosa. Les images de ces côtés transversaux sur la baie vitrée sont aussi de couleur bleue.
Les côtés du carrelage qui vont en profondeur sont tracés en rouge, ainsi que leurs images sur la baie : ils relient l’avant et l’arrière du carrelage.
Les rayons visuels, eux, restent représentés en vert : ils relient l’œil O aux sommets de la surface du carrelage et permettent de déterminer les points de la section sur le plan de la fenêtre.
Pour le confort visuel, voici une vue agrandie du contour de la section. Elle correspond à ce que nous pourrions observer à travers des jumelles ou avec un zoom photographique : l’observateur n’est pas réellement rapproché de la scène, seule l’image est agrandie.
Il est temps maintenant d’introduire les carreaux.
Imaginons que nous voulions représenter un carreau du sol. Le principe est le même : une pyramide visuelle, dont le sommet est l’œil et dont la base est le carreau, est coupée par la fenêtre d’Alberti.
En appliquant cette construction à l’ensemble des carreaux du sol, on obtient le résultat présenté dans la figure suivante.
Et en version agrandie :
On obtient sur le plan beige une image construite du carrelage. C’est comme si on remplaçait le carrelage réel par une peinture ou un écran. Mais pour voir ce que voit Rosa, il faut voir cette image de construction en étant à sa place ! Pour voir cette expérience d’immersion, nous invitons le lecteur à lire la dernière section de ce chapitre d’introduction.